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Niflheim, ainsi la nommait-on. C'était une ville faite de vieilles pierres grises, aussi vieilles que le monde, et couverte d'un manteau de neige aussi épais que blanc. Elle était petite et ramassée, comme si les maisons cherchaient à se tenir chaud entre elles. Dans ses rues étroites s'engouffraient un vent glacial et cruel qui soufflait la vie comme on souffle une bougie. Le plus souvent, il n'y avait personne pour les parcourir même si, à l'occasion, quand les nuages faisaient l'école buissonnière et que le soleil se dévoilait timidement, quelques enfants sortaient dans la neige pour jouer, rire et se défouler sous le regard attentif et envieux de leurs parents. On ne connaissait pas le rire bien longtemps, dans cette ville – on y apprenait le deuil trop vite. Niflheim, ainsi la nommait-on. Et si ce n'était pas le nom qu'elle avait reçu à l'heure de sa fondation, c'était encore celui qui lui allait le mieux, car Niflheim était un monde de froid et de mort peuplé de fantômes au regard éteint.



A Niflheim vivaient un garçon et une fille. Lui s'appelait Seamus : il était plutôt grand et maigre, avait le teint pâle et la tête rousse. Elle s'appelait Lilas : elle était petite et blanche comme la ville, de peau comme de cheveux, et ses yeux étaient rouge sang. Ils étaient frère et sœur. Assis devant la cheminée, serrés l'un contre l'autre, ils pleuraient leur grand-père.
Celui-ci avait souffert d'un mal encore inconnu. Un jour, il s'était mis à tousser subitement d'une toux grasse et douloureuse pendant plusieurs minutes, puis s'était calmé – pour recommencer de plus belle le lendemain. Ses crises ne duraient jamais bien longtemps, mais elles s'aggravaient, le laissant chaque fois un peu plus faible, avec un peu moins de souffle. Quelques soirs plus tard, au cours d'une veillée à laquelle il avait convié tous les voisins du quartier, il s'était tu après une nouvelle quinte de toux pour porter ses mains à sa gorge, laissant son vieux conte inachevé. Il n'arrivait plus à respirer. Il s'était levé, s'était agité à travers toute la pièce – on aurait dit qu'il dansait. Et puis il s'était effondré, et n'avait plus bougé. Il y avait bien un médecin parmi les présents, mais il n'avait rien pu faire pour le libérer ni même le soulager. Tout s'était passé trop vite. Plus tard, lorsque les autres furent tous rentrés chez eux et qu'il se retrouva seul en compagnie des enfants, il leur expliqua que ce n'était pas le froid qui avait tué le vieux conteur, mais que c'était autre chose ; et que pour découvrir de quelle maladie il s'agissait, il devait l'emmener avec lui dans sa maison, où il pourrait travailler plus facilement. Mais ni Lilas ni Seamus ne lui répondirent – les yeux plongés dans les flammes, ils ne l'avaient même pas écouté. Alors, au bout d'un moment, le médecin partit lui aussi, emportant avec lui le corps du vieil homme, laissant les enfants tout à leur deuil.
Le feu s'était depuis longtemps consumé lorsqu'ils remuèrent enfin. Il leur semblait s'éveiller d'un long sommeil sans rêve. Toute une journée s'était passée : il faisait noir à présent et le froid les mordit à pleines dents – Seamus se dépêcha de rallumer leur foyer.
« Qu'est-ce qu'on va faire, maintenant ? »
C'était Lilas qui avait parlé. Son grand frère la regarda, mais ne sut que lui dire. Ils ne pouvaient pas vivre par eux-même, pas encore – le froid les tuerait en moins d'une semaine. Mais Seamus ne pouvait se résoudre à abandonner la maison de leur grand-père. Ils restèrent donc assis là un moment encore, immobiles et silencieux, jusqu'à ce que la faim se fasse entendre. Il fallait bouger.
« Allons chez le médecin, » décida finalement Seamus.
La petite fille acquiesça. Ils n'avaient personne d'autre vers qui se tourner, personne pour accueillir de bon cœur les deux orphelins qu'ils étaient. Le médecin, lui, avait toujours pris soin d'eux quand la santé fragile de Lilas obligeait leur grand-père à faire appel à lui. Alors, sans jamais lâcher la main de son frère, elle se blottit contre lui sous sa grande cape. Seamus ouvrit la porte.
Le vent soufflait fort, cette nuit-là comme toutes les autres nuits, mais il ne neigeait pas beaucoup – à vrai dire, le ciel était presque dégagé. Seamus et Lilas levèrent la tête un moment pour contempler la lune et les étoiles, puis ils se mirent en route. Dans l'après midi, l'endroit serait rempli de gamins, mais pour l'heure, il ne fallait pas traîner. Les rues de Niflheim s'avéraient sans pitié la nuit, servant de couloirs dans lesquels s'engouffraient violemment les rafales glacées, et ce n'était pas rare de retrouver au matin le corps gelé des imprudents qui ne s'en méfiaient pas. Malgré tout, Seamus et Lilas avancèrent lentement, prenant garde au verglas qui se cachait sous la neige.
Mais quelque chose dans l'air ne plaisait pas à Seamus. Il finit par se rendre compte que c'était une odeur que portait le vent et qui n'était pas celle de la neige. Le garçon ne la reconnaissait pas ; il préféra s'en méfier. Ils pressèrent donc le pas autant que la prudence le permettait et atteignirent bientôt leur destination.
Le médecin leur ouvrit presque tout de suite quand ils frappèrent à la porte, s'écarta pour les laisser passer et alla jusqu'à leur offrir une tasse de tisane. Il ne parla pas avant qu'ils se furent réchauffés, et même alors il ne leur posa pas de question et se contentant de leur souhaiter la bienvenue chez lui. Si cela l'ennuyait de devoir partager son feu et sa nourriture, il n'en montra rien. Le lendemain, il les conduisit dans le jardin, sur la tombe de leur grand-père, mais ne leur parla jamais de ses découvertes, qu'elles aient abouti ou non. Dans les jours qui suivirent, les enfants firent de leur mieux pour l'aider dans les tâches quotidiennes – ils entretenaient les flammes, préparaient à manger, nettoyaient la grande maison (elle possédait trois pièces), toutes activités que leur grand-père leur avait appris très tôt, afin qu'ils bougent et ne pensent plus au froid. Parfois, quand il n'y avait plus rien à faire, Seamus assistait le médecin dans son travail tandis que Lilas déchiffrait péniblement les vieux livres poussiéreux qu'elle trouvait dans la petite bibliothèque.
Quelques jours plus tard, le médecin sortit faire le plein de vivres, laissant les enfants seuls pour la première fois depuis longtemps. Un silence gêné s'installa entre eux, peuplé de souvenirs douloureux. Timidement, Lilas tenta de le rompre.
« Dis, c'est quoi une fleur ?
- Une légende. »
Le feu craqua dans la cheminée.
« Dans un livre, reprit la fillette, ils disaient que ça pousse partout en dehors des villes.
- Il n'y a que de la neige, des loups et du vent, en dehors de Niflheim, répondit son frère. S'il y avait eu autre chose, les chasseurs nous l'auraient dit. Et ils l'auraient ramené. »
Mais Lilas continua comme si elle n'avait rien entendu.
« Il y avait aussi un garçon qui en offrait une à une fille, et ça la rendait contente parce que c'était une jolie fleur !
- C'est tout ? Il lui en faut peu, répliqua Seamus en ricanant.
- Moi, ça me ferait plaisir aussi, dit sa soeur d'un ton boudeur.
- Moi je préfèrerais quelque chose qui tient chaud. De toute façon, les fleurs, ça n'existe pas.
- Grand-père, il en parlait aussi. »
Seamus affichait un air sombre, à présent.
« Grand-père est mort.
- Il disait qu'elles reviennent avec le printemps.
- Le printemps, ça n'existe pas non plus.
- Si ! C'est tout vert, il disait, et ça sent bon ! En plus il fait chaud, et...
- Le printemps n'existe pas et grand-père est mort ! »
Le garçon avait crié. Lilas se tut, abasourdie – c'était la première fois qu'elle voyait son frère crier. Puis elle se leva et s'en fut en courant dans la chambre dont elle claqua la porte.
Seamus pleurait à présent. Il n'avait pas envie de se souvenir de son grand-père, c'était trop douloureux. Et penser à ce printemps qu'il y avait toujours dans ses histoires rendait le froid du vent et de la neige plus cruel encore. Il fallait qu'il se vide l'esprit. Alors, il se leva à son tour, prit un balai et un chiffon, et il fit le ménage à fond dans la grande salle.
Le soir arrivait quand le médecin rentra avec sa ration de nourriture. Il n'était pas seul : un chasseur l'accompagnait.
« Il dit qu'il a du mal à respirer, expliqua le médecin au jeune garçon. Il va passer la nuit ici pour que je l'examine. »
Personne ne put fermer l'œil cette nuit-là, à cause de la respiration sifflante et de la toux grasse du malade. Elles ressemblaient beaucoup trop à celles du vieux conteur quelques jours avant sa mort.
Au matin, Lilas resta enfermée dans la chambre. Seamus, quant à lui, rejoignit l'atelier du médecin. Il avait décidé de l'aider à soigner son patient. Il n'avait que très peu côtoyé les chasseurs, et celui-ci l'intriguait. Pendant que le médecin préparait une tisane, Seamus fit part au malade de son admiration pour les chasseurs.
« C'est pas aussi génial qu'il y paraît, répondit l'homme. C'est un boulot éprouvant. On doit ramener à manger pour tout le monde, et même si on est nombreux, c'est pas évident. Y'a pas beaucoup de gros animaux, ou alors dangereux, et les petits se cachent – faut apprendre à les pister, les trouver et surtout les attraper. Ils courent vite pour la plupart, et c'est toujours frustrant de voir galoper ton dîner entre tes pattes alors que tu viens de poireauter deux heures devant sa tanière dans le froid et le silence. Alors faut être rapide et précis. Il faut aussi réussir à trouver des plantes et des racines pour les médecins si on veut qu'ils nous soignent – et pour les manger quand y'a plus de viande. Y'a de la mousse qui pousse sur les rochers, on trouve quelques champignons sur les arbres, mais la plupart du temps, il faut creuser. Même si on a des outils pour ça, c'est pas facile avec la terre gelée. C'est long et épuisant – et puis beaucoup de volontaires résistent pas au froid qu'il fait là dehors. Ici, vous vous en rendez pas compte, mais vous avez des murs qui vous protègent. Dehors, on est seuls et on est jamais à l'abri d'un danger. Que ce soit les ours enragés, les tempêtes ou même simplement les trous sous la neige. J'ai perdu quelques copains comme ça. Tu marches devant, et quand tu te retournes, y'a plus personne. Impossible de les retrouver, parce que le trou se rebouche tout seul. Une sale mort, ça. »
Seamus ne perdait pas la moindre miette de ce qu'il entendait. Sur le coup de midi, sa toux calmée, le chasseur repartit travailler, mais dut revenir le lendemain en proie à une nouvelle quinte acharnée. Il prit dès lors l'habitude de passer chaque jour voir le médecin. Sa tasse de tisane l'attendait sur la table, brûlante, et Seamus ne manquait jamais l'occasion de le presser de questions. Chaque jour, donc, le chasseur revenait avec une nouvelle histoire à raconter - il y avait peu de pertes parmi ses pairs, ces temps-ci, de moins en moins à vrai dire, et l'homme s'étonnait de voir plus d'animaux qu'avant.
« Et puis y a cette odeur bizarre dans l'air, répétait-il souvent. Si ça se trouve, c'est elle qui nous refile la mort à tous. »
En effet, l'étrange maladie elle aussi se fit de plus en plus présente. Elle se répandit peu à peu dans toute la ville et le chasseur ne fut bientôt plus le seul patient régulier du médecin. Beaucoup des gens du quartier furent affectés à des degrés divers, quoique jamais aussi durement que le vieux conteur. On songea un temps à une épidémie, mais le médecin les rassura : ils n'avaient pas pu se transmettre la maladie entre eux puisqu'ils ne se rencontraient presque jamais, si ce n'était chez lui depuis quelques jours. Les nouvelles que rapportaient les chasseurs devinrent le principal sujet des conversations – des nouvelles de vents soufflant du sud et chargés de poussière, ou peut-être de sable, des nouvelles de soleil de moins en moins timide et de lapins qui se laissaient prendre. La nourriture était plus abondante que jamais, de même que les plantes. Le médecin eut bientôt des réserves suffisantes pour offrir une tisane à chacun de ses malades.
Un jour, le chasseur revint même avec une feuille à la forme inconnue. Son hôte la prit délicatement dans ses mains pour ne pas l'abîmer, et l'amena jusqu'à son bureau. Puis il alla chercher un gros livre sur son étagère et entreprit de le feuilleter en gardant toujours un œil sur la feuille.
Il y passa un long moment, car le livre était vieux et les dessins qu'il contenait s'étaient en grande partie effacés. Parfois, lorsque Seamus était occupé à une tâche quelconque qui l'éloignait du bureau, Lilas venait assister le médecin dans ses recherches. Elle ne sortait plus beaucoup de la chambre depuis sa dispute avec Seamus, à part pour aller saluer son grand-père, et elle parlait très peu à son frère. Lui ne rendait jamais visite à la tombe du vieux conteur, et sa sœur lui en voulait profondément. Un froid s'était installé entre eux, qui n'avait rien à voir avec celui du vent et de la neige, et que ni le feu de la cheminée, ni la tisane du médecin, ni la bonne humeur insolite de ses patients ne parvenaient à percer.
Il n'y avait que lorsqu'elle travaillait avec le médecin à identifier les plantes que le chasseur avait pris l'habitude de leur ramener qu'elle semblait oublier d'en vouloir à son frère. A vrai dire, la recherche la passionnait tant qu'elle ne faisait plus du tout attention à ce qui l'entourait. Seamus, qui aurait voulu en profiter pour passer du temps avec elle, avait pourtant bien vite renoncé à l'idée de l'aider – lui-même n'y comprenait rien. Il se contentait donc de l'observer, soulagé et peut-être un peu jaloux de la voir ainsi se changer les idées.
Un jour cependant, alors qu'il était en train de faire le ménage dans la chambre, Seamus entendit un grand bruit en provenance du bureau, suivit du son grinçant de la porte d'entrée. Lorsqu'il s'y rendit pour voir ce qui s'était passé, il trouva le gros livre qui gisait à terre. Il n'y avait personne dans la pièce. Le médecin était parti chercher des vivres, c'était normal. Mais Lilas ? Le garçon fixa un moment la porte de la maison, ouverte, sans comprendre ce qu'il voyait. Puis la lumière se fit dans son esprit. Sa sœur était sortie !
Sans un mot, il se précipita vers l'extérieur n'attrapant que sa cape au passage. Il ne prit pas la peine de fermer la porte – il ne pensait plus qu'à sa petite sœur perdue dans la neige à la poursuite d'un rêve.
Il n'était pas allé dehors depuis longtemps, aussi ne s'attendait-il pas à voir ce qu'il vit : un grand ciel bleu, dégagé de presque tous ses nuages. En dessous, la neige scintillait tant qu'elle lui faisait presque mal aux yeux. Il s'émerveilla un instant, puis se reprit. Il devait retrouver Lilas. Mais bien que la rue fût vide – il était encore trop tôt le matin pour que les enfants sortent, et malgré le beau temps, le froid demeurait mordant – il ne la vit ni à droite, ni à gauche, et faillit perdre tout espoir. Il l'imaginait déjà en train de geler, seule et perdue dans les ruelles sombres de la ville. Il retint pourtant ses larmes, se força à réfléchir. Puis il baissa les yeux et remarqua les empreintes de pas qui partaient de la maison – bien sûr, il ne neigeait pas ! Il prit leur direction en courant et tomba au bout de trois pas. Reprenant sa route plus prudemment, il les suivit longuement à travers le dédale de Niflheim.
Il continua ainsi jusqu'aux portes de la ville. Jamais il ne s'était aventuré si loin. Avec appréhension, il les franchit et se trouva pour la première fois face à une étendue blanche, infinie, qu'aucun mur ne venait perturber. Un vent d'une rare violence le frappa au visage, le forçant à reculer. Mais il se reprit, et ne se laissa plus déstabiliser. Les petites traces continuaient un peu sur la gauche, vers un grand rocher qui se dressait à l'écart. Il finit par la retrouver là, seule, plus pâle encore que d'ordinaire. Elle était accroupie et se balançait doucement d'avant en arrière, serrant une petite feuille en pointe dans son poing. Seamus s'approcha et prit doucement sa petite sœur dans ses bras. A l'abri du rocher, le vent se calmait grandement. Malgré tout, la fillette tremblait – elle était horriblement froide. Il l'enroula dans sa cape.
« Elle est comme moi, regarde. »
Elle parlait tout doucement, d'une voix enrouée. Seamus releva les yeux et la vit aussi. Une fleur. Une petite fleur aux pétales tout blancs qui retombaient en cloche, comme s'ils étaient trop lourds pour sa pauvre tige. Il y avait une feuille à sa base, la même que celle dans la main de Lilas. Elle avait poussé à travers la fine couche de glace qui recouvrait la terre, protégée du vent et de la neige par le grand rocher.
« Je te la donne, grand frère. »
Lilas levait vers lui ses grands yeux rouges. Elle tendit les doigts pour essuyer les larmes qui commençaient à couler sur les joues de Seamus. Puis elle se blottit dans ses bras et ferma les yeux. Elle cessa de trembler.
« C'est le printemps, » murmura-t-elle.
Elle sourit.
Here's another story that I like for its cold atmosphere and... well, I like the end but I won't spoil you ;).
I remember it was a hard text to write, and it is absolutely not like it was meant to be at first. But I think it's better that way.

Well, anyway, I hope you'll enjoy it !
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January 4, 2014
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