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On m'a toujours dit que j'étais grande et élégante. Toute de bois vêtue et de doré décorée. Toujours droite sur mon pied je tachais de briller sous les vigoureux passages du chiffon. J'étais rustique mais fidèle, je tenais parfaitement mon rôle, celui d'égrener le temps.

Je me tenais dans un coin du salon, de là je pouvais apercevoir la table de la salle à manger où venait dîner nombreux invités et parfois quelques enfants. Ces derniers se devaient de lever haut la tête pour m'admirer. J'aimais bien les enfants, je souriais de les voir se réfugier dans les jupons de leur maman quand d'une voix forte et surprenante pour les inhabitués, je sonnais l'heure. Alors leurs yeux s'écarquillaient et leurs petites mains couvraient leurs fragiles oreilles. Ils venaient aussi parfois se mirer dans les courbes ocres de mon balancier surpris par la forme que prenait alors leur reflet.

Je suis née chez Monsieur Arthur. Un fort gentil homme, Monsieur Arthur. Au fur et à mesure de ma conception il me caressait d'une main rêche et douce à la fois. Il avait des petits yeux bleus, entourés de rides souriantes, et sous son nez s'étalait une onctueuse moustache soigneusement peignée. Il venait accompagné de son petit fils quelque fois. Il s'appelait Victor, toujours très sage. Assis dans un coin de l'atelier il regardait d'un oeil déjà passionné le travail de son grand-père. Parfois, le petit garçon venait poser sur mon corps inachevé une main au pouce humide de salive à force d'avoir été sucé.
Monsieur Arthur me parlait quelque fois, le soir avant de partir. Alors, il éteignait la lumière et me plongeait dans l'obscurité. C'est là que j'entendais le temps passer au rythme des « tic-tac » de mes congénères.

Quand je fut totalement assemblée, Monsieur Arthur m'emmena dans une pièce baignée de lumière, il appelait cela le Magasin. Il me caressa d'un chiffon humide pour faire briller ma robe de bois et installa une petite étiquette sur le bas de mon cadran. Quarante-cinq heures, dix-sept minutes et quatorze secondes après mon exposition je fus emmenée par un Monsieur et une Dame et fus installée dans ce salon d'où je pouvais voir la table de la salle à manger.

Les années passèrent, j'indiquais le temps comme on me l'avait appris. Souvent j'entendais les gens dire qu'il passait vite, parfois plus lentement. Pourtant, le rythme était toujours le même, le mouvement de mon balancier marquait les secondes tel un métronome.

Puis un jour, plus personne n'est venu remonter mes poids, mes aiguilles se sont arrêtées, cela faisait longtemps que je n'avais pas compté jusqu'à soixante, la poussière me teintait de gris, la douceur du chiffon me manquait... La table de la salle à manger était toujours là mais plus personne ne vint s'y restaurer, plus d'invités, ni même d'enfants.
Et puis, un matin de pluie, j'entendis le brouhaha d'un bruyant camion et quelques  paroles criées d'un homme à l'autre. La porte d'entrée s'ouvrit, trois grands gaillards firent leur apparition, ils échangèrent quelques mots et m'emportèrent de leur bras virulents. Sans ménagement, ils me pressèrent d'entrer dans un miteux fourgon qui sentait l'essence pour finalement me déposer dans un bric à brac de meubles plus abîmés les uns que les autres. Cela ressemblait un peu au magasin de Monsieur Arthur mais en plus grand et moins beau. Il faisait très froid, l'entrée restait ouverte pour mieux accueillir la maigre clientèle. Le temps passa, je ne comptait plus les bourrasques de vent qui s'engouffraient dans cet entrepôt qui ne recevait personne. Ma carapace de bois se fit plus fragile ... J'avais perdu ma beauté, mon élégance. J'étais triste.

Un jour, alors que j'étais perdue dans mes pensées, un petit homme entra, il était chaudement habillé d'une écharpe et d'un bonnet. Il fit le tour de quelques tables et autres armoires quand son regard croisa le mien. Il s'approcha, passa une main sur mon corps meurtri par le manque de soin et esquissa un sourire. La main était plus grande, une bague ornait l'annulaire, l'humidité de la salive sur le pouce avait disparu ... Son regard avait mûrit mais je reconnu la même lueur passionnée.
Un vieux texte que je viens de retrouver ...
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:iconschtongy:
Schtongy Featured By Owner Oct 23, 2009
j'aime beaucoup la fin ^^
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:iconenildatelouh:
EnildaTelouh Featured By Owner Oct 23, 2009
merci :)
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:iconamarya-da:
Amarya-DA Featured By Owner Sep 23, 2009
J’aime beaucoup. C’est léger à lire et j’apprécie tout particulièrement le thème, c’est original. :)
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:iconenildatelouh:
EnildaTelouh Featured By Owner Sep 23, 2009
Merci beaucoup ! :)
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:iconenthaliss:
Enthaliss Featured By Owner Sep 6, 2009
Très poétique, vraiment agréable.
Reply
:iconenildatelouh:
EnildaTelouh Featured By Owner Sep 6, 2009
Merci beaucoup !
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September 1, 2009
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